Le scp, soixante ans au service de la spéléologie

Lundi 27 avril 2009, par Spéléoclubdeparis // Historique

Cet historique reprend et actualise un premier travail publié dans les actes du Symposium de la spéléologie qui s’est tenu à Millau les 1er et 2 juillet 1988 dans le cadre du Centenaire de la spéléologie française. Au cours de ce survol hâtif de nombreux spéléologues seront évoqués ; bien d’autres ne pourront pas être cités faute de place dans cette ébauche d’une histoire trop riche pour être contenue en quelques pages.

Les activités souterraines des personnes qui créèrent le Spéléo-club alpin de Paris commencèrent bien avant sa fondation proprement dite. Ce n’est qu’au cours de l’année 1935 que naquit l’idée de constituer un groupe spéléologique au sein de la section de Paris du Club alpin français (voir l’article de Philippe MORVERAND « Le Spéléo-club de Paris aura 60 ans... » dans le n°136, juin 1995, de Grottes & Gouffres). Le ler janvier 1936 fut retenu comme date officielle de création, mais l’association fonctionnait déjà avant cette date. Le Spéléo-club de Paris comprenait alors vingt-quatre membres, parmi lesquels on trouve les noms de Raymond GACHE, Jean DEUDON, Jean SUSSE, Marcel ICHAC, Henry Pierre GUERIN et Maud GUERIN, sœur de Jacques ERTAUD, Bernard GEZE, Gustave BOISSIERE, Guy DE LAVAUR, Félix TROMBE...

Si la création du Spéléo-club de Paris — à laquelle doit être également associé Pierre CHEVALIER — remonte à l’année du Front Populaire, ce n’est certes pas dans ce courant de pensée qu’il faut en chercher l’origine. Cette fondation s’inscrit davantage dans la tradition de cette bourgeoisie éclairée — ce qui est la moindre des choses pour des spéléologues ! — qui s’était lancée depuis quelques décennies à la conquête des Alpes et s’était couverte de gloire sur toutes les montagnes du monde. Certains de ces alpinistes, en mal de nouveauté, s’ouvrirent soudain à un champ de découvertes inédit, le monde souterrain. Jean DEUDON illustre bien cette filiation. Membre du Groupe de haute montagne (le célèbre GHM) des l’âge de dix-huit ans et varappeur hors pair, il prit part notamment à la première expédition française en Himalaya, celle que dirigea Henry DE SEGOGNE au Karakoram (Hidden Peak) en 1936.

La composition sociale du club a sensiblement évolué au fil des ans. Il est certain que les relations entre les membres ont longtemps reflété les comportements sociaux en usage dans les milieux bourgeois de l’époque et, sans atteindre les excès que seule une personnalité comme celle de Robert DE JOLY pouvait faire admettre, le Spéléo-club de Paris n’a pas échappé aux attraits d’un certain élitisme. Un ancien de notre club se rappelle fort bien la distance qui, dans les années 1950, était encore maintenue entre les jeunes frais émoulus et les grands seigneurs chevronnés, blanchis sous le harnois. Ces pratiques se sont peu à peu estompées. Il subsiste néanmoins un fort goût de la tradition, même s’il s’exprime sur d’autres modes.

Avant la Seconde Guerre mondiale les prospections se concentrent sur les massifs montagneux français, en grande part dans les Alpes, Dévoluy, Chartreuse et Vercors où Raymond GACHE, d’origine grenobloise, explore en compagnie de Pierre CHEVALIER et d’André BOURGIN le scialet de la Combe de Fer ( l83 mètres en 1935). Dans les Pyrénées, c’est dès 1930 que Félix TROMBE, avec ses frères et Gabriel DUBUC, mène des recherches fructueuses sur le massif de Paloumère, notamment dans le réseau Burtetch-Riusec, à deux pas du futur réseau Trombe.

Pendant la guerre, l’activité se ralentit sans devenir nulle pour autant. Par exemple, sous le parrainage de Louis BALSAN, Max COUDERC, qui deviendra président du club de 1961 à 1965, reconnaît en compagnie de sa femme de nombreux gouffres des Grands Causses.

Sitôt après la guerre, c’est la Henne-Morte qui constitua la grande affaire du Spéléo-club de Paris. Félix Trombe fut le catalyseur des énergies et l’organisateur des campagnes qui furent menées dans ce gouffre pyrénéen fascinant et qui s’achevèrent par la grande expédition de 1947. Les historiens disposent du livre de Trombe Le Mystère de la Henne-Morte qui retrace les événements ayant marqué cette entreprise mémorable. L’ouvrage, publié aux éditions Susse, servit à renflouer les caisses du club mises à mal par l’ampleur de l’opération.

La grotte de Pèneblanque dans ce même massif d’Arbas en Haute-Garonne constituera également un objectif prioritaire dès 1952. Le siphon de 355 à la base des fameux « puits arrosés » sera atteint en 1963.

Dans les années 1950, il faut retenir les premières reconnaissances et explorations sur le massif du Marguareis avec Jean Deudon, Jean-Claude Pelon, Jean Noir, Jacques Rouire, Max Couderc, Philippe Clément, entre autres. Ces efforts aboutiront à l’exploration du gouffre Gaché par les Expéditions spéléologiques françaises et par la jonction entre la grotte de Piaggia-Bella et le gouffre de Caracas, cavité qui doit son nom à la présence au sein de l’équipe parisienne du Vénézuélien Eugenio de Bellard Pietri.

A partir de 1957, la suite des faits devient plus facile à reconstituer dans la mesure où le Spéléo-club de Paris, sous la présidence de Jean Deudon, décide enfin, après plus de vingt ans d’existence, de se doter d’un bulletin. Il est à remarquer que c’est la nécessité de répondre par un échange aux publications reçues qui incita les responsables à se lancer dans ce travail de rédaction et d’édition. Ce bulletin prend d’abord le nom de Spéléo-Club de Paris et paraît mensuellement sous l’impulsion de Gaby Vila et de Jean Deudon. A partir du numéro 15, il s’appellera désormais Grottes & Gouffres, en reprenant le titre de la revue à vocation nationale dont Jean Susse avait réussi à sortir trois numéros en 1948.

Le Spéléo-club de Paris prit également une part très active à l’épopée de Padirac dont l’exploration, après celles de Martel, fut reprise des 1937 par Guy de Lavaur. En 1948 et 1951 il dirige des expéditions dans lesquelles Jean Deudon assume le rôle de chef de l’équipe de pointe. Mais c’est en 1962 qu’un grand bond en avant devait être effectué. Après cinq jours de crapahut homérique, les onze hommes de pointe, sous la direction de Max Couderc, atteignent l’extrémité de la galerie amont à 9200 mètres de l’entrée. Le développement de la cavité dépasse les 10 km.

Max Couderc applique en 1964 des méthodes d’exploration légère à la Pierre Saint-Martin où, à la tête d’une équipe de Parisiens, il prolonge l’amont de la rivière, découvrant la salle Susse. C’est en novembre 1966 qu’eut lieu (en 55 heures sans dormir !) la première traversée Tête Sauvage La Verna, grande course devenue depuis une classique du genre.

Pour la spéléologie française d’exploration, les années 1970 seront avant tout celles des grandes verticales. Chez nous c’est le nom de Jean-Pierre Combredet qui vient d’abord à l’esprit. Dès 1971 dans la résurgence d’Anteich, alias Bordes de Crues, il fait ses premiers essais de remontée sur bloqueurs dans cette difficile rivière souterraine de la Haute-Ariège, une Cigalère bis. Puis, l’année suivante, la validité de cette fameuse technique alpine est spectaculairement mise en évidence par la descente du « puits des pirates » du gouffre d’Aphanizé (Pyrénées-Atlantiques) avec son extraordinaire verticale souterraine de 328 mètres, la deuxième dans le monde à l’époque et toujours la première en France. Notons également au palmarès de Jean-Pierre Combredet les 172 mètres du gouffre de l’Osque (massif de la Pierre Saint-Martin), les 167 mètres du gouffre de Mont Caup (Hautes-Pyrénées), les 178 mètres du volumineux puits du Mortero dans les monts Cantabriques et, lors d’une fructueuse campagne au Mexique, la première descente française des 370 mètres du célèbre sotano del Barro (« El Sotano »).

A partir de 1984, Philippe Morverand, qui deviendra président du club de 1989 à 1992, s’intéresse à de grandes cavités des monts Cantabriques (Espagne) délaissées par les premiers explorateurs et y ajoute de nombreux kilomètres de premières. Il jette d’abord son dévolu sur le réseau Cueto-Coventosa, dans le val d’Asón, cavité célèbre par son puits vertical de 302 mètres qu’avait vaincu Bruno Dressler grâce à son treuil. Après huit ans de recherches opiniâtres, huit kilomètres seront ajoutés au système qui en totalise 32.

Il s’attaque ensuite à une autre cavité classique de cette région des Cantabriques, la Cueva Fresca, où cinq ans d’explorations lui permettent de doubler la longueur du réseau qui dépasse les vingt cinq kilomètres.

Dans cette même zone, le Spéléo-club de Paris, toujours sous la houlette de Philippe Morverand, reprend en 1994 l’exploration d’un gouffre classique, le sumidero de Cellagua. Là encore est découvert un nouveau réseau à l’existence insoupçonnée qui relance l’idée d’une jonction possible avec le Mortero d’Astrana. Dans cette dernière cavité, le Spéléo-club de Paris avait, en 1963, descendu en première le grand puits sur 120m. De 1976 à 1979 Jean-Pierre Combredet y avait organisé plusieurs expéditions qui avaient permis de réaliser la jonction avec des entrées supérieures et d’approfondir la cavité jusqu’à sa profondeur actuelle de 552m.

Fin 1994, lors d’une expédition dans la zone de Cellagua-Garma Ciega, José Leroy découvre une première entrée au réseau de Mazo Chico (baptisé sima José par ses compagnons d’exploration). La cavité se dirige elle aussi vers le Mortero d’Astrana dont les galeries ne sont plus maintenant qu’à quelques centaines de mètres, pour une profondeur actuelle de 680m. Mais seules les périodes d’étiage prolongé permettront de poursuivre l’exploration du Mazo Chico, gouffre que la moindre crue transforme en un piège mortel.

Plus à l’ouest, le massif des Picos de Europa dresse ses sommets calcaires dénudés dans un paysage lunaire où l’eau est rare. Les rudes conditions de séjour, les longues marches d’approche, usent rapidement les équipes qui y attaquent les gouffres à la verticalité extrême. Après plusieurs campagnes menées de 1989 à 1993 sur la zone de Vegahuerta, dans le massif occidental de Cornion, négligée par les précédents explorateurs, le Spéléo-club de Paris, toujours avec Philippe Morverand, atteint la cote 727 dans la sima de Cotalbin.

Parmi les nombreux membres du Spéléo-club de Paris qui suivront Philippe Morverand dans ses explorations espagnoles, certains occupent une place à part : le spéléologue belge Étienne Hoenraet, spécialiste des canyons, qui en 1995 plonge le siphon terminal du réseau Tasque-Krakoukas (Accous, Pyrénées-Atlantiques) à 807m, et qui prend une part très active dans l’exploration du Mazo Chico ; et Jean-Yves Bigot qui, avec le Spéléo-club de la Seine, avait exploré le sistema del Trave, dans le massif central des Picos de Europa ( 1441m), et qui participe activement aux recherches scientifiques menées notamment à la Cueva Fresca. Car ces explorations fructueuses se doubleront de recherches à caractère scientifique, d’observations débouchant sur des hypothèses de creusement, d’études des galets, etc.

Philippe Morverand s’intéresse également aux gouffres alpins, en Autriche où il explore le Kolkbläser-Monsterhöhle, dans les Préalpes de Salzbourg, avec le groupe d’Aix-la-Chapelle, puis, en Suisse, des cavités d’altitude situées entre 2500 et 2900 mètres, en contrebas du glacier du Wildhorn sur le lapiaz du Thénéhet.

Depuis 1990, Jean-François Pozo, puis Fabrice Garagnani, avec l’aide d’une petite équipe soudée, ont investi un nouveau champ de recherches, les cavités sous-glaciaires. Après avoir exploré les « moulins » de la mer de Glace et ceux du glacier des Bossons, ils ont depuis centré leur intérêt sur le glacier du Gorner, dans la région de Zermatt (Suisse).

Certains limitent leurs investigations à des zones ou à des cavités précises, Jean Mauvisseau à Niaux-Lombrives, Pierre Conrau en Ariège, Daniel Salgues dans le Lot, département dont Jean Taisne devient le spécialiste incontesté avec la publication en 1995 d’une Contribution à l’inventaire spéléologique du Lot et d’une Bibliographie spéléologique du Lot.

De nos jours, la spéléologie d’exploration en France est le plus souvent pratiquée par les clubs locaux (la politique d’accueil et de publication menée par l’ARSIP sur le massif de la Pierre Saint-Martin — où militent quelques anciens du club, tels que Jacques Sautereau de Chaffe et Claude Peltier — apparaît à cet égard comme une exception à cette provincialisation de la spéléologie française). Au Spéléo-club de Paris cette tendance s’est exprimée par la redécouverte de terrains longtemps négligés, les cavités de grès de la forêt de Fontainebleau que Martel avait étudiées et les carrières souterraines. C’est ainsi que Daniel Dairou, longtemps actif trésorier de la Fédération française de spéléologie, deviendra président de la Fédération pour la protection des anciennes carrières et souterrains artificiels de Paris et d’Ile-de-France (FPAC). Il y contribuera à la sauvegarde de la carrière de Port-Mahon (14ème arrondissement), menacée d’injection par la construction d’un immeuble rue de la Tombe-Issoire.

Si les carrières souterraines sont un lieu d’activités ludiques, telle que le repas annuel du club, tradition instituée en 1981, elles ont aussi donné l’occasion de véritables explorations subaquatiques menées notamment par Fabrice Jacob, plongeur spécialiste des puits et structures noyées artificielles.